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La ville de Ménétrol (63) accueillait les 29 et 30 septembre les Aventuriales, un super salon du livre dédié majoritairement à la fantaisy et la SF : un endroit chaleureux, des cosplayers et des démonstrations de combat Jedi, et l'occasion de profiter de quelques très bonnes conférences. L’une d’elle était proposée par Lionel Davoust et s’intitulait « procrastination de l’écrivain ». Vous pensez bien que j’ai saisi l'occasion de prendre quelques bonnes notes !
(Des applications et logiciels seront cités dans cet article, tous les liens seront disponibles à la fin de l'article.)
 
Ah, la procrastination, cet art millénaire et typiquement humain qui consiste à tout remettre au lendemain… Elle est constamment là, se déployant dans notre quotidien comme une maladie vénérienne, vampirisant tranquillement à la paille la moindre parcelle d’énergie, pouvant réduire à néant d’une simple flemme le plus génial des projets. Et parmi les innombrables victimes collatérales se trouvent les livres inachevés. Mais pourquoi les auteurs sont le plus souvent touchés ?
 
Lionel Davoust l’explique en partie comme suit. Si nous considérons un roman comme un produit, alors il peut entrer dans deux catégories : le produit à échelle claire et le produit à échelle floue. Le produit à échelle claire est simple : je dois organiser un anniversaire. La démarche à suivre m’apparaît facilement à l’esprit : je dois d’abord inviter les gens, faire ensuite les courses en conséquence, installer la décoration et enfin recevoir mes invités le jour J. Nous sommes capables de nous représenter facilement les étapes de cette production car nous en connaissons le contexte. Le produit à échelle floue est bien moins simple puisque les « règles du jeu » vont changer au fur et à mesure de l’exécution. Par nature, un projet créatif est un produit à échelle floue. Notre représentation de l’objectif est uniquement mentale et ne s’appuie pas sur l’expérience. Première difficulté.
 
Seconde caractéristique du travail d’écriture : il s’inscrit immanquablement dans le temps. Et si le travail est long, il est rapidement considéré comme fastidieux, et le fastidieux inspire la souffrance. S’il n’y paraît pas, écrire est pourtant un travail mental considérable, même pour les bons gymnastes de l’esprit ! Le temps de création est difficilement compressible, encore plus si l’on prend en compte tout le travail de structuration et de projection mentale qui précède l’action même de rédiger.
 
C’est donc là qu’intervient la procrastination, à ce carrefour entre la longueur du travail, son immatérialité et la nécessité de muscler sa capacité de concentration. Alors, est-il possible de devenir de véritables athlètes de l’haltérophilie neuronale ? Peut-on échapper aux griffes de la procrastination ?
 
Bonne nouvelle, la réponse est oui, mauvaise nouvelle, ça ne dépendra que de vous ! Je vais noter ici les points évoqués par Lionel Davoust qui m’ont semblé importants.
 
1. Georges Brassens disait, « le talent sans travail, ce n’est qu’une sale manie ». Si le mythe de l’écrivain inspiré et emporté tous les jours et plusieurs heures durant dans une fièvre scripturale n’en est pas un, il est assez peu probable que nous soyons tous touchés par cette grâce divine (et c’est d’ailleurs pourquoi vous êtes en train de lire cet article), donc je ne peux que vous conseiller… de vous mettre au boulot ! Un roman, ça n’arrive pas comme ça par hasard. Ça demande des heures et des heures de travail, et la procrastination est souvent amplifiée par l’impression de facilité que nous inspire la tâche que nous avons à faire. Autant vous le dire tout de suite : même Dieu avec ses super-pouvoirs a mis sept jours à créer notre monde.
 
Il ne faut donc pas voir votre livre comme un monolithe ou un oeuf que l'on pond, mais plutôt comme un bâtiment fait de briques que vous empilerez au fur et à mesure. Prenez du recul pour observer votre travail d'un peu plus loin : il sera ainsi moins effrayant. Tranchez, découpez, scindez cette montagne en plusieurs morceaux. Sur votre agenda ne doit pas figurer "pour mardi : écrire livre", mais plutôt "pour mardi : travailler sur mes deux personnages principaux" ou "écrire la troisième partie du chapitre 17". D'excellents outils numériques existent pour vous seconder dans votre tâche, notamment Aeon Timeline (création de repères chronologiques très poussés pour encourager la cohérence de votre récit) ou encore Scrivener (logiciel avec une belle période d'essai gratuite, qui reste probablement à ce jour le meilleur assistant en terme d'organisation pour vos écrits).
De la même manière, abandonnez l'idée d'une version unique. Lorsque vous aurez terminé votre livre, vous n'en serez en fait qu'au premier jet. La correction qui vient ensuite est indispensable pour obtenir un produit fini. Inutile donc de revenir vingt fois sur le même chapitre, au risque de vous arracher les cheveux. Ecrivez, puis allez de l'avant. Ce n'est pas une chose facile, car il faut accepter que l'erreur existe et soit présente sans que vous cherchiez à la corriger immédiatement. Lionel Davoust donne l'excellent conseil de garder un "go back file", soit une liste annexe à votre manuscrit/tapuscrit dans laquelle vous consignerez toutes les erreurs d'ordre structurel, chronologique, etc., que vous pourrez rencontrer en vous relisant. Ainsi, une fois votre premier jet bouclé, il vous sera étonnamment facile de vous corriger.
 
2. « Connais-toi toi-même ». Tout le monde ne s’appelle pas Amélie Nothomb, et donc tout le monde ne se lève pas à 4h pétantes du matin pour écrire pendant quatre heures d’affilée après avoir descendu un thé trop fort. Ce genre de comportement pousse à l’admiration mais ne doit surtout pas provoquer l’envie. Chacun a son rythme, chacun a ses habitudes et ses contraintes, et chacun a ses désirs. Essayez de déterminer votre ou vos moments, dans la journée ou la nuit, qui seront propices à vos élans d’écriture. Vous n’êtes pas du matin ? Vous vous sentez en plein éveil à 23h et la grammaire vous chatouille ? L’esprit a ses raisons dont la raison se fout royalement. Suivez vos instincts, écoutez-vous, n’enviez personne.
 
3. Ménagez-vous pour cesser de vous trouver des excuses. Quoi, vous essayez de faire croire à tout le monde que vous ne pouvez pas écrire parce que les astres ne sont pas alignés ? Parce que vous ne portez pas votre pantalon fétiche ? Parce que vous avez un problème avec les jours en "di" ? Piètres excuses ! Même si beaucoup d'écrivains aiment ritualiser leurs moments d'écriture (voir notre rubrique Voix d'Auteur), et que ceci est loin d'être un mal, il ne faut pas s'en servir à mauvais escient contre soi-même. En sacralisant trop la pratique, on écrit moins souvent. Pour vous ménager, soyez plus pragmatique dans votre préparation : allumez votre ordinateur quelques minutes en avance, nettoyez votre bureau de ce qui l'encombre, occupez vos enfants à autre chose ("va donc voir ailleurs si j'y suis !"), préparez-vous une boisson que vous aurez ainsi à portée de main pour vous éviter un "mais le trajet jusqu'au frigo m'a bouffé tout mon temps !".
Par extension, veillez aussi à éclaircir votre esprit. Selon David Allen, "l'esprit est fait pour avoir des idées, pas pour les conserver". Nous nous chargeons mentalement d'informations qui ne seront d'aucune utilité sur le long terme et encore moins en termes créatifs : penser à faire une lessive, à acheter du fromage... La technologie qui nous accompagne au quotidien n'est-elle pas faite pour nous décharger de toutes ces choses ? Ne vous encombrez pas. Votre esprit n'en sera que plus productif.
 
4. Fixez-vous des objectifs et entourez-vous. Ecrire est déjà un art difficile et solitaire. Nous ne sommes pas tous faits pareils mais pour beaucoup d'écrivains, il est nécessaire de se donner un but, et parfois d'avoir avoir des personnes "témoins" de la progression. Pour ce qu'il s'agit des objectifs, des groupes comme NaNoWriMo ou des logiciels comme Write Or Die sur internet sont des bons moyens de les atteindre : un certain nombre de signes par jour par exemple. L'avantage est que vous avez une communauté présente et active autour de vous pour vous aider à vous motiver. Vous pouvez également fonctionner avec des objectifs de temps. La méthode Pomodoro par exemple propose de travailler 25 minutes puis de prendre 5 minutes de pause, puis encore 25 minutes, etc. En vérité chaque personne aura besoin d'un temps différent en fonction de sa capacité de concentration et de bien d'autres facteurs. Travailler sur un temps donné peut être une bonne manière de vous permettre d'écrire dans votre journée si vous avez un emploi du temps professionnel fixe.
De la même manière, il peut être bon d'avoir à rendre des comptes à quelqu'un. On m'a toujours dit personnellement que l'acte d'écrire était d'abord quelque chose qu'on faisait pour soi. Je ne suis pas tout à fait d'accord : je ne travaille jamais aussi bien que quand une personne tierce me donne du grain à moudre. Est-ce que cela signifie que je travaille par fierté ? Peut-être. L'envie de ne pas décevoir quelqu'un peut être transformé en une véritable force. Est-ce que ne pas réussir à travailler pour moi-même montre que je ne prends pas naturellement de plaisir à écrire ? Je ne pense pas. Nous sommes tous mus par des forces et des désirs différents. A vous de trouver ce qui intrinsèquement vous motive. Ceci me permet de faire une transition vers le dernier point, qui me semble être le plus important.
 
5. Prenez du plaisir. Cette petite phrase n'est pas un ordre, c'est une condition. Si vous êtes sur un projet d'écriture et que vous ne prenez pas votre pied, alors arrêtez tout de suite. "Mais je suis obligé de passer par des scènes qui me plaisent moins pour servir mon histoire". Pendant sa conférence, Lionel Davoust nous a confié qu'à chaque scène qu'il écrit, il tente de trouver quelque chose qui le fait triper. Quelque chose qui lui donne envie d'écrire cette scène. Car c'est votre projet, c'est une part de vous que vous mettez dedans, et voir un passage de votre livre (ou même tout votre livre !) comme une épreuve fastidieuse et désagréable n'est pas un bon signe du tout. Vous devez trouver dans votre travail cette petite étincelle, cette onde qui transporte et fait vibrer le corps et l'esprit.
 
Pour finir, il n'y a pas de recette miracle pour vous guérir de la procrastination, mais il est possible de se mettre dans de bonnes conditions sans pour autant se contraindre à des choses qu'on ne veut pas faire. Sachez vous écouter et gardez bien en tête que tout écrivain est différent devant ses difficultés. Il s'agit de trouver un juste équilibre entre une autodiscipline rigoureuse et le plaisir que l'on reçoit de cet art capricieux. Ritualisez sans aller jusqu'à faire des manières. Prenez le temps de savoir ce dont vous avez envie.
 
Bref, à vos plumes !
 
Le blog de Lionel Davoust : https://lioneldavoust.com/blog/
 
 
 
 
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